1Ambition sans talent
Duroy ne sait pas écrire — Forestier le lui dit en face — et pourtant il termine le roman rédacteur en chef. Son vrai talent, c'est de lire ce que les puissants désirent et de le devenir : le soldat dont les souvenirs nourrissent les articles de Madeleine, l'amant dévot pour Mme Walter dans son église, le romantique éperdu pour Suzanne. Chaque barreau de son échelle est la faiblesse de quelqu'un d'autre. Le propos de Maupassant est dérangeant : dans ce Paris, le charme et l'impudeur valent mieux que la compétence, et l'homme qui le sait l'emporte.
Personnages :Georges Duroy (Du Roy)Madeleine Forestier (Du Roy)Suzanne Walter
2Le journalisme comme prostitution
Norbert de Varenne avertit Duroy, dès ce premier dîner, que dans ce métier « il faut vendre son âme, sa pensée, sa plume au plus offrant ». Le roman le prouve : des articles écrits par les femmes, l'actualité façonnée pour servir l'emprunt marocain du propriétaire, un ministre fait et défait par un seul journal. La presse n'est pas un chien de garde mais une arme entre les mains d'hommes comme Walter, et l'ascension de Duroy dans ses rangs est celle d'une conscience jamais une seule fois consultée.
Personnages :Georges Duroy (Du Roy)Norbert de Varenne
3Les femmes comme instruments
Chaque marche de l'ascension de Duroy est l'œuvre d'une femme : la plume et les relations politiques de Madeleine, l'appartement et l'argent de Clotilde, la passion de Mme Walter, la dot de Suzanne. Il prend chacune et s'en défait, et la seule fois où un don féminin le blesse — le louis glissé dans sa poche — il jure de se venger des femmes qui le protègent. Le livre est une étude de l'exploitation si habile qu'elle passe pour de la séduction, et Maupassant laisse les femmes voir clair en lui au moment même où elles tombent.
Personnages :Georges Duroy (Du Roy)Madeleine Forestier (Du Roy)Clotilde de MarelleSuzanne Walter
4L'argent, la morale et l'Église
Le sacré et le financier s'interpénètrent sans cesse : Mme Walter est séduite dans l'église de la Trinité au milieu d'une prière, pendant que son mari gagne des dizaines de millions sur un emprunt marocain aux dépens du public. La piété ne protège de rien ; l'adultère que Duroy punit chez sa femme est un crime qu'il commet en série. Le Paris de Maupassant n'a aucun ordre moral au-dessus de l'appétit — seulement des règles, et le talent de l'homme habile est de savoir que ces règles sont pour les autres.
Personnages :Georges Duroy (Du Roy)
5La mort sous l'ascension
À l'ascension de Duroy, Maupassant oppose Norbert de Varenne, le vieux poète qui avoue sa terreur de mourir : « La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on est heureux ; quand on l'a atteint, on aperçoit tout à coup la descente et la fin qui est la mort. » Duroy balaie ce sombre propos, mais le roman, lui, ne le balaie pas. Forestier meurt jeune, au sommet de sa carrière ; Mme Walter est brisée par l'amour. Le sommet que Duroy atteint est bien réel — et le livre demande tranquillement quelle descente le suivra.
Personnages :Georges Duroy (Du Roy)Norbert de Varenne